
Chères lectrices, chers lecteurs,
Nous vous proposons un focus sur l'opération Dis-moi dix mots pour un monde à venir organisée par le ministère de la Culture. Vous aurez le plaisir de lire les trois écrits primés, tous imaginés par des lecteurs assidus de la Gazette et membres de l'AVH. En complément, vous retrouverez notre rubrique La Presse en parle ainsi que nos dernières nouveautés. Bonnes lectures !
Sommaire
Actualité : Évolution de la situation concernant notre service d'envoi de CD
La sélection de la quinzaine : Dis-moi dix mots, les textes primés !
Nos nouveautés en partitions braille
Actualité : Évolution de la situation concernant notre service d'envoi de CD
Nous sommes heureux de vous annoncer la reprise de notre service d'envoi postal de CD après celui dédié aux livres en Braille. Afin que nous puissions traiter au mieux vos envies de lecture et recevoir vos appels téléphoniques dans les meilleures conditions, nous vous remercions de nous faire parvenir, si vous en avez la possibilité, votre commande par email à l’adresse : mediatheque@avh.asso.fr. Pour nous contacter, merci de composer le 01 44 49 27 28. Par ailleurs, la mise à jour du catalogue étant fortement ralentie, la parution des nouveautés de la Gazette sera exceptionnellement espacée jusqu’au retour complet à la normale. Nous vous informerons ici de toute évolution de la situation.La Presse en parle
Goby, Valentine : Le Palmier
(Actes Sud, 2025) - Daisy audio : 07h51 « Dans Le palmier, Valentine Goby recompose l’enfance à travers une matière sensorielle dense, où la nature et le langage deviennent les outils d’une archéologie intime. Un roman lumineux en apparence, mais traversé de failles profondes. » ActuaLitté « Avec des phrases courtes et précises, ce très beau roman-vrai fait passer le lecteur de l’éblouissement à l’effroi. » Bibliobs « Sensible aux secrets de l’enfance, Valentine Goby raconte le monde intérieur d’une petite fille écorchée grandie dans la tendresse et l’univers des parfums à Grasse. Un roman à la fois poétique, tendre et grave. » Sud-Ouest Résumé : L'univers de Vive se déploie entre les arbres du jardin, les essences exotiques que son père, parfumeur, rapporte de ses voyages et les mots nouveaux qu'elle consigne dans son carnet. Mais derrière la douceur se cachent de profondes blessures. Chronique familiale et fiction autobiographique, ce roman met en scène une jeune héroïne confrontée à la beauté de la nature et à la brutalité des hommes. Disponible sur ÉoleRose, Louise : Les Projectiles
(POL, 2025) - Daisy audio : 03h56 « Dans l’original et habile « Les projectiles », la fin est au début et le début, à la fin. Pas à pas, la jeune héroïne révèle ses failles. » Bibliobs « Romain de Becdelièvre : " Un roman plein d'inventivité. Malgré une structure complexe, le livre, commençant par la fin, remonte sur seize chapitres vers le début, la lecture est fluide et le dispositif est très ingénieux. Le lecteur est plongé dans la tête du personnage de Bébé, qui est le véritable centre perceptif de l'histoire : c'est assez ludique. Sans jamais être dans une psychologie monotone et rébarbative, Louise Rose décrit plutôt des sensations, des couleurs, des textures, des rêves : c'est une écriture de flux. Dans ce livre éclot une véritable nouvelle plume." » France Culture « Johan Faerber : "Ce roman, à la fois ludique et profond, propose une réflexion originale sur ce qu’est un être en fuite. Sa forme est sophistiquée : structuré comme un compte à rebours, le livre est une véritable aventure de l'expérimentation, c'est rare, surtout pour un premier roman ! Le personnage cherche avant tout la liberté à travers une langue inventive, mêlant néologismes, onomatopées et images cinématographiques. Bébé, personnage hypersensible et singulier, traverse le monde comme vidé et traversé par des projectiles. Ce livre, à la fois intellectuel et divertissant, invite le lecteur à une remontée dans l’enfance. Un vrai labyrinthe qui produit un sentiment d’ivresse où le lecteur va devoir accepter de se perdre pour mieux se retrouver. Une nouvelle plume enthousiasmante !" » France Culture Résumé : Ne supportant plus son quotidien, Bébé quitte son compagnon pour aller chercher une boîte qu'elle a enterrée dans le jardin de la maison de son enfance. Les bibelots secrets qui s'y trouvent nourrissent les flashbacks de la jeune femme qui se plonge dans ses souvenirs afin d'échapper à un présent qui ne lui correspond plus. Disponible sur ÉoleSouhaib, Ayoub : Le Loup de la famille
(Actes Sud, 2025) - Daisy audio lu par Manon : 03h30 « Dans son deuxième roman, le premier traduit en français, Souhaib Ayoub dépeint un Liban comme on l'a rarement lu. » Livres Hebdo « Contée sur le mode hallucinatoire, doublée du portrait-cauchemar d’une ville, Le loup de la famille est une remarquable variation sur le roman familial. Une voix à suivre ! » Transfuge Résumé : Les habitants d'un immeuble délabré restituent, entre passé et présent, la vie quotidienne dans les bas-fonds de Tripoli : Hassan, adolescent mutique, sa mère Saadiyé, sa grand-mère Chamsé, issue d'un clan nomade, Ziad, son père, amoureux dans sa jeunesse d'une prostituée transgenre, et d'autres personnages hauts en couleur. Disponible sur ÉoleLa Presse en parle Junior
Cuvellier, Vincent : Madeleine sous la ville
(Little Urban, 2025) - Daisy audio : 02h49 Livre jeunesse : 9 à 12ans « Il n’y aurait pas un petit schmoll qui traîne à proximité ? On ne vous le souhaite pas tant ces créatures errent plutôt du côté de ceux qui sont un brin malheureux. Tout le monde n’a pourtant pas la chance de les apercevoir. Ils pointent leur nez avec une certaine cruauté, mêlée aussi d’une pointe de poésie, et Madeleine, elle, a le don de les flairer. Ce fut le cas quand cette jeune orpheline muette s’est retrouvée dans le salon des riches bourgeois qui ont souhaité l’adopter… Mais le destin, ici, ne dit jamais son dernier mot et la mène dans les entrailles du Paris souterrain des années 1920, menacée de kidnapping par un bandit bêta et appâté par le gain. » Télérama Résumé : Paris, 1922. Madeleine, une orpheline muette, vit chez un riche couple de bourgeois. Lorsqu'un voyou tente de l'enlever pour demander une rançon, la petite fille s'enfuit dans les tunnels du métro puis dans les catacombes où elle trouve refuge auprès du peuple des souterrains : la fantasque madame Clou, le mystérieux roi des rats, Élisabeth et Alexandre. Disponible sur ÉoleLenain, Thierry : Le jour où papa s’est remarié
(Nathan Jeunesse, 2017) - Daisy audio lu par Manon : 00h06 Livre jeunesse : 9 à 12ans « Sensibles, très réalistes et dans l'air du temps, les ouvrages, souvent teintés d'humour, tous écrits par Thierry Lenain et illustrés par Thanh Portal permettent à chaque enfant d'approcher des situations ordinaires du quotidien, de réfléchir à ce qui l'entoure et de trouver les comportements les mieux adaptés à une vie en société harmonieuse, à l'écoute et dans le respect de l'autre. » ActuaLitté « Dans chaque tome de cette collection, Thierry Lenain choisit une thématique forte, qui suscite le débat et les échanges. Et l’auteur sait trouver les mots justes pour expliquer. Voici un texte court et efficace qui permettra aux jeunes lecteurs de nourrir leurs réflexions et de mieux comprendre la pluralité des possibilités familiales. » Ricochet Résumé : Guillaume est tracassé parce que son papa se remarie. Marilou précise à la maîtresse qu'il se remarie avec un mari. Guillaume a peur d'être homo comme son papa et de ne pas pouvoir faire de bébé, alors qu'il voudrait être père. Alima lui dit qu'ils seront peut-être homos tous les deux et qu'ils pourront faire un bébé et en partager la garde. Disponible sur ÉoleRundell, Katherine : Impossibles créatures
(Gallimard Jeunesse, 2025) - Daisy audio : 10h18 Livre jeunesse : 9 à 12ans « Assurément un roman qui résistera à l'épreuve du temps. » CNLJ « Avec son roman « Impossibles créatures », Katherine Rundell s’aventure pour la première fois dans le genre de la fantasy. Et si vous pensiez que les grands mythes ne sont justement que des « mythes », et que les contes ne sont bons qu’à distraire les enfants, détrompez-vous ! Ces histoires sont les seules traces qui nous restent d’une époque révolue. Une époque où la magie existait dans notre monde. Cela, on le découvre à travers les yeux de Christopher, 12 ans. Alors qu’il séjourne chez son grand-père au fin fond de la campagne écossaise, ce dernier lui révèle quelque chose qui va changer sa vie. » France Inter Résumé : Un archipel secret abrite toutes les créatures mythiques, mais la magie qui les dissimule aux yeux des humains décline. Poursuivie par un assassin, Mal, une jeune insulaire à la recherche d'un bébé griffon égaré, rencontre Christopher, qui ignorait l'existence de l'archipel. Ils se lancent alors dans une quête afin de préserver l'équilibre de leurs deux mondes. Disponible sur ÉoleLa sélection de la quinzaine : Dis-moi dix mots, les textes primés !
Ce nouveau numéro de La Gazette est un numéro spécial ! Nous célébrons avec enthousiasme la vitalité créative révélée par la troisième édition du concours national Dis-moi dix mots, organisé chaque année par le ministère de la Culture. Avec près de 150 participants issus de trois grandes associations engagées — APF France handicap, l’association Valentin Haüy et la Fondation Falret — cette édition confirme un engouement grandissant pour l’écriture, qui devient ici un véritable espace d’expression, de partage et de reconnaissance. L'exercice de cette édition "Dis-moi dix mots pour un monde à venir" consistait à rédiger un texte ou une œuvre artistique en utilisant au moins six mots parmi les dix mots proposés. Les mots étaient les suivants : alunir, anticipation, continuum, dystopique, humanoïde, particule, programmer, sidéral, théorie, transmuter. Les textes proposés témoignent d’une remarquable richesse d’inspiration. Si la dystopie y occupe une place notable, elle n’enferme jamais les récits dans une vision figée du monde : bien au contraire, elle se mêle souvent à l’humour, offrant une distance salutaire et une profondeur émotionnelle qui touchent le lecteur. Entre lucidité et espoir, ces textes dessinent des horizons où l’imaginaire devient un outil critique et sensible. La diversité des formes et des voix narratives révèle une liberté créative affirmée. Les auteurs n’hésitent pas à explorer des perspectives inattendues — humanoïdes, animaux ou voix venues d’ailleurs — et enrichissent leurs récits par l’usage de néologismes ou de langues régionales, notamment le créole. Cette pluralité contribue à construire des univers singuliers où la langue se réinvente et s’incarne. Au cœur de ces productions se dessinent des valeurs essentielles : solidarité, inclusion, attention aux autres et au vivant. Qu’elle soit sociale, écologique ou liée aux différences individuelles, l’inclusion constitue un véritable fil rouge. Les textes reflètent également la pluralité des situations de handicap, abordées avec justesse et sensibilité, et participent ainsi à une représentation plus nuancée et profondément humaine de ces réalités. La qualité d’écriture, souvent remarquable, témoigne d’un travail rigoureux sur le style, le rythme et le vocabulaire. Certaines œuvres laissent entrevoir une réelle maturité littéraire, tout en dialoguant avec des influences variées, de la science-fiction de Stefan Wul au merveilleux teinté de quotidien de Marcel Aymé, en passant par l’oralité des contes réunionnais. Ce numéro met tout particulièrement à l’honneur les trois textes lauréats en catégorie individuelle, tous remportés par les contributrices et contributeurs de l’association Valentin Haüy. Nous vous proposons de les découvrir ici en exclusivité, avec l'accord de leurs autrices et auteurs. Premier prix en catégorie individuelle, avec Le chemin de Lumière, Albert Dégardin, depuis l'île de La Réunion, propose une science-fiction sensible et inclusive, nourrie d’une conscience écologique et d’un profond attachement aux territoires. Jacqueline Crespy, du Gard, deuxième prix avec Au bord du monde, a séduit le jury par la fraîcheur d’une narration enfantine qui réinvente les codes du futur et du fantastique. Enfin, A. Casbag, de Paris, a remporté le troisième prix avec L’Eurêka. L'autrice nous livre ici une véritable nouvelle dystopique, vertigineuse et percutante, à la construction maîtrisée et à l’intensité saisissante. À travers ces textes, c’est toute la force de l’imaginaire collectif qui s’exprime. Une force capable de questionner le monde, de tisser des liens et de faire entendre des voix singulières. Ce numéro spécial est une invitation à les découvrir, à les lire et à les célébrer. Nous renouvelons nos chaleureux remerciements à tous les participants, et nos sincères félicitations aux lauréats. Nous vous souhaitons, chères lectrices et chers lecteurs, un moment de lecture rare avec ces textes primés et inédits, et vous disons à bientôt pour un nouveau numéro de votre Gazette.Premier prix : Albert Dégardin - Comité AVH de l'île de la Réunion et de l'océan Indien
Deuxième prix : Jacqueline Crespy - Comité Hérault, Gard et Lozère
Premier prix : Albert Dégardin - Comité AVH de l'île de la Réunion et de l'océan Indien
Un récit de science-fiction sensible et inclusif, mêlant écologie, imaginaire et attachement au territoire.Le chemin de lumière
Nous étions trois Joëlettes et leurs équipages posés en arc de cercle à Roche Plate bien moins fringants que dans la montée vers Notre-Dame-de-la-Paix. La fatigue bien sûr. Mais aussi la nuit. Et la brouillasse d’un nuage en couvercle sur cet étroit replat du cirque de Mafate qu’est Roche Plate, la bien nommée.
Un endroit où alunir, plus qu’atterrir, tant on s’y trouve hors du temps, sans repères.
Mon rôle, dans cette aventure, était d’assurer le commentaire des paysages traversés, la permanence de la liaison radio, la bobologie, le moral et les rires.
J’avais largement puisé dans le continuum de mon répertoire d’histoires et d’anecdotes : le crapaud buffle, les fougères arborescentes, les orchidées, les bambous géants, les buissons de géraniums, la forêt primaire, les falaises, pitons et remparts, l’enclos du volcan de la Fournaise, les gratons de la plaine des Sables, le Grand Morne... étaient derrière nous ; de même que le rappel de la chance que nous avions d’avoir été tirés au sort dans une liste d’attente longue comme les deux bras, avant-bras, cuisses et mollets du plus élancé de nos porteurs.
La Réunion depuis l’an 2074 n’est plus le champ ouvert des appétits privés du barnum sportif. Songez qu’on a compté jusqu’à 350 courses à l’année auxquelles ajouter les sorties cyclistes, les rallyes automobiles, les rencontres de bikers. Les perturbations climatiques, deux guerres post nucléaires, l’inexorable montée des océans ont obligé à repenser la donne. Avec la submersion des grandes villes littorales, l’île s’est dépeuplée. Il fut décidé d’en faire un sanctuaire de diversité animale et végétale, avec maintien sur site des seuls résidents aptes à enrichir le milieu naturel, et surtout volontaires pour cette ascèse. Vivre à Mafate, n’est pas une sinécure.
Ne demeurent que deux industries à l’export : celle d’une eau douce d’une qualité exceptionnelle et celle de véhicules hybrides légers tout terrain fonctionnant à l’énergie musculaire couplée à l’apport du soleil et du vent. Plus un centre de recherche santé sondant les richesses des forêts primaires des Hauts et de la faune marine.
De tout cela j’avais parlé, y mêlant quelques bribes de folklore fantastique : Grand-mère Kalle la sorcière, Grand Diable son acolyte, Ti-Jean l’espiègle jeune créole qui déjoue tous les pièges.
Nous avions gaiement maintenu notre rythme.
Mais ici, à Roche Plate, dans la marmite à fond tourmenté, aggressif, dystopique d’un ancien cratère ravagé par les avalasses, que trouver de spécifique et revigorant à conter ? En un minimum de temps, car les musculatures des porteurs ne doivent pas s’ankyloser, ni nos amis portés perdre l’enthousiasme.
Par manque d’anticipation d’arrêts tels que celui-ci, en plus de la course elle-même pour laquelle j’avais dû programmer force encouragements à poursuivre, j’étais sur le point de laisser poindre la fatigue, la lassitude, les affres de l’abandon quand, entre deux théories de nuages, l’une des trois Salazes me revigora la mémoire, me souffla la solution :
Savez-vous les amis ? - ils se détournèrent à ces mots des braises chaudes d’un maigre feu de broussaille – une tolérance limitée à dix minutes par Joëlette, dont pourtant je devais me défier à cause des particules de fumée promptes à s’insinuer entre lentille dure et cornée. Une technique quasi archaïque. En 2084, on vous remplace plus aisément l’œil entier par une prothèse raccordée au nerf optique. Mais je reste foutrement moyenâgeux, ce qui m’oblige à préférer l’ombre à la proximité du rougeoiement de quelques braises - ; savez-vous, repris-je, que tout ce que je vous ai conté jusqu’ici me vient d’une spécialiste du fénoir qui a nom : Souricette ?
Sentant poindre l’étonnement, je poursuivis : elle habite près d’ici, entre Aurère et Piton Cabris, dans un écart de l’îlet à Malheur. Mais nous ne saurions l’y trouver, car elle travaille chaque nuit à l’avenir du monde.
Nouvel étonnement. Je pris une grande inspiration d’air mouillé et ... ma plus belle voix de conteur s’adressant à la terre, aux montagnes et aux cieux :
Vous savez ce qui arrive quand un enfant perd une dent de lait. Il la cache sous l’oreiller pour découvrir au réveil un zarlor (ou “trésor” par déformation de la « jarre d’or » abandonnée sur une grève par des forbans en fuite). C’est un moment merveilleux, mais beaucoup plus difficile ici qu’ailleurs, vu l’isolement, les reliefs dantesques, la nuit, les « bébêtes » ou âmes errantes et démons de la nuit. C’est pourquoi, ici, c’est une souris spécialement entraînée qui se charge de la substitution. Elle doit pouvoir courir, courir toutes les nuits et n’en finit pas de croiser des situations étranges, de surmonter sa peur du noir, de se surpasser et puis un jour, ou plutôt une nuit, tout fut encore plus compliqué, parce que Ti-Natte, qui avait perdu sa dent de lait, avait été emmené à la hâte jusqu’au grand hôpital des berges océanes pour des examens approfondis.
C’était au siècle dernier, rendez-vous compte ! Souricette dut faire appel à la BAC-SSM-OI (Brigade d'Aide à Chauve-Souris Spécialistes Montagne de l’Océan Indien).
Après bien des péripéties elle put récupérer la dent de Ti-Natte. Elle glissa sous son oreiller un magnifique présent qui fit son bonheur et celui de ses parents. Je vous en détaillerai le récit demain au terme de notre épopée mais, pour le moment, c’est le chemin qui nous reste à parcourir, que Souricette m’enseigne, car elle n’a plus peur de la nuit.
Et comme je m’apprêtai à ajouter : - Regardez ! - un de nos amis portés, leva le bras et la main, en s’exclamant : Que c’est beau ! Qu’avait-il vu là-haut (ou ressenti car il ne pouvait guère y voir depuis son opération) ? Je vous le donne en mille. Il avait eu la révélation de l’œuvre de Souricette qui, s’extasiant de la beauté de ce bijou d’émail, qu’était la dent de lait de Ti-Natte, décida de la piquer au ciel. Elle fit ensuite de même de toutes les dents de lait des enfants de Mafate. Son manège dure depuis qu’il y a, à Mafate, des hommes, des femmes et des enfants.
Toutes ces perles dans la nuit font un chemin de lumière qui la guide et assure sa foulée et ses pas. Un chemin qu’on appelle par référence au nom des dents des enfants de Mafate : la voie...
« lactée ».
Qu'elle vous soit guide et chemin d'espérance...
Albert Dégardin
Saint-André, île de La Réunion le 5 décembre 2025.
Deuxième prix : Jacqueline Crespy - Comité Hérault, Gard et Lozère
Une utopie racontée par un enfant, pleine de poésie et d’invention.Au bord du monde
En clin d’œil à Marcel Aymé, avec qui je partage des origines franc-comtoisesJC
Il fait sombre.
Si sombre qu’on dirait la nuit.
On ne sait jamais très bien si on est le jour ou la nuit, il fait toujours si sombre. Les anciens disent que ce sont les cendres volcaniques qui obscurcissent le ciel, qu’autrefois le ciel était clair et que, parfois même, le soleil brillait. Mais je ne les crois pas, les anciens ont toujours une théorie explicative à propos de tout, comme s’ils ne pouvaient pas se contenter de vivre simplement les jours que nous vivons.
Je ne sais pas très bien pourquoi, on dirait bien qu’ici je suis le seul enfant puisqu’ils sont tous aussi bizarres, les autres. Quand on cherche des glands par exemple, au lieu de regarder sous les feuilles, près du grand chêne, un peu à l’écart, ils restent sur le chemin qu’ils empruntent chaque jour, et ensuite ils me félicitent : il est malin le petit !
Moi, je le connais bien le bois, j’y passe tout mon temps, il n’y fait pas plus sombre que dans le village. Ils me disent, les autres, que je ne comprends rien parce que je ne vais pas à l’école et qu’à l’école on apprend tout ce qu’on doit savoir. Mais en fait il n’y a que les plus vieux parmi les anciens qui savent ce que c’est l’école. Il paraît que tous les enfants s’y rendaient chaque jour et qu’on s’y amusait bien. Je me demande bien ce qu’ils pouvaient y faire dans cet endroit où ils passaient soi-disant tout leur temps. Qu’est-ce qu’on peut bien apprendre quand on est assis sur une chaise toute la journée ?
Des chaises, au village, il n’y en a qu’une, elle sert juste à grimper dessus pour aller voir dans le grenier s’il reste encore des graines à piler pour le lendemain. C’est vrai que c’est utile mais quelle drôle d’idée d’aller y poser ses fesses pour s’asseoir.
Quand les vieux causent entre eux, à les entendre, c’était tellement mieux avant. Je n’en crois pas un mot, car ils parlent de choses tellement étranges qu’à mon avis, ils les ont toutes inventées pour se rendre intéressants. Moi, d’après ce que j’ai compris, je suis le seul enfant comme ils disent, alors je ne peux causer qu’avec moi-même et je ne m’en prive pas, mais j’ai aussi un secret dont je ne leur parlerai jamais car ils ne comprendraient pas, ça ne les intéresse pas. Alors le soir quand je suis fatigué d’avoir galopé toute la journée, je les écoute parler et échafauder. Leur grande question, c’est toujours comment on a pu en arriver là ?
Et chacun de proposer ses hypothèses : et s’il y avait eu un vice de forme quand il a fallu programmer le départ, et s’il y avait eu un manque d’anticipation des conséquences de ce programme ? Après tout, il y en avait forcément qui s’en étaient sortis. Les puissants de l’époque, on n’en avait plus jamais entendu parler. Quand on avait fini par se rendre compte que l’atmosphère n’était plus vivable pour un humain, surtout après l’intensification des guerres qui s’étaient allumées partout sur terre et le recours intensif à des armes de plus en plus destructrices, il n’y avait plus qu’un seul recours possible déjà largement esquissé par les puissants en question.
J’essaye de comprendre ce qu’ils racontaient. Moi, je n’en ai jamais rencontré des puissants, je ne sais pas du tout à quoi ça ressemble. Est-ce qu’ils ont comme moi deux bras et deux jambes, ou bien comme mon amie la créature, juste quelque chose qui ressemble à un ventre tout rond avec des yeux jaunes au milieu ? Non, je ne crois pas, car elle, la vouivre, comme je l’appelle, elle est si belle et si gentille… Alors que les puissants dont ils parlent, les vieux, ce ne sont que des méchants car ils voulaient garder toutes les choses de la terre pour eus seuls, ne rien partager. Je me demande comment c’est possible une chose pareille ? On ne pourrait pas manger si on ne partageait pas tout ce qu’on trouve. Surtout eux, les vieux, qui n’y voient rien et ne trouvent jamais rien qui en vaille la peine.
Ces puissants, il parait qu’ils ont inventé des humanoïdes, ça ressemble à des humains mais ça n’en est pas vraiment et c’était fait pour servir et aider les puissants qui, eux, ne faisaient rien. En tout cas, c’est ce qu’ils disent les vieux. Moi, j’ai du mal à comprendre ce que ça veut dire : ne rien faire ?
En tout cas ça n’a pas marché parce que, selon les uns, ces humanoïdes n’étaient pas vraiment au point, d’autres estimant qu’il leur manquait une particule spécifique dans le génome pour pouvoir se comporter comme de bons humanoïdes.
Tous leurs discours me semblent tellement oiseux et absurdes ! De mon côté, chaque jour, dans le petit bois, je retrouve ma vouivre, jamais au même endroit, c’est excitant de la chercher et de la découvrir tantôt dans le creux d’un arbre, tantôt glissée sous un tapis de mousse fraîche, ou encore accrochée à une ombellifère. C’est un jeu magnifique parce que je sais qu’elle m’attend. Impossible de deviner à l’avance quelle forme elle empruntera car elle se métamorphose sans cesse. Ma belle vouivre est une championne de ce que les vieux appellent, je crois, le fait de transmuter, elle se transforme et m’apparait sous un nouvel aspect. Comment je fais pour la reconnaître ? C’est très simple, ma vouivre est le seul être que je croise ici, qui soit capable de bouger. Tous les autres semblent destinés à rester figés dans la même position pour l’éternité, tous sauf les feuilles des arbres, toujours d’un jaune éteint, mais qui, à certains moments, tombent sur le sol, comme d’ailleurs, tout ce qui pend aux arbres.
C’est pourquoi, quand je les entends les vieux, évoquer un monde d’avant où les puissants avaient commencé à explorer l’espace - je n’ai pas bien compris ce qu’ils voulaient dire – l’espace sidéral et les autres planètes, tout cela me parait bien inutile et vain, très loin de ce que je vis avec ma vouivre, beaucoup plus passionnante à observer et à apprivoiser que tous ces phénomènes dont ils parlent et qu’on ne voit jamais pour de bon. D’après ce qu’ils disent, il y aurait même eu, au siècle dernier, certains hommes qui seraient parvenus à atteindre une autre planète qu’ils nomment la lune. C’est, disent-ils, la planète la plus proche de la terre et qu’on voit briller, toute ronde, certaines nuits. J’ai beau regarder le ciel, tout au moins le peu qu’on en voit, je n’ai jamais rien vu qui ressemble à leur lune. Ils disent que ces hommes d’autrefois avaient été envoyés dans le ciel avec une fusée et qu’ils avaient réussi à alunir et à marcher sur le sol de cette drôle de planète que je n’ai jamais vue.
S’ils savaient, ces pauvres vieux, comme leurs élucubrations me paraissent peu intéressantes au regard de mes découvertes à moi. C’est tellement fantastique ce que j’ai découvert, un petit être qui bouge, tout comme moi, qui se transforme en permanence, que je peux toucher et qui me répond en répandant sur ma main un liquide visqueux qui la réchauffe. Je sais que chaque jour elle m’attend, ma vouivre et qu’elle apprécie de me retrouver. Ah oui, pourquoi je l’appelle vouivre, parce que c’est le bruit qu’elle fait – une sorte de « vvrrouille » - quand elle glisse sur ma main.
Eux, ils continuent à se gargariser d’histoires d’antan. Mais pourquoi, pourquoi ce programme qui consistait à permettre aux hommes d’aller coloniser une autre planète pour échapper à une atmosphère devenue irrespirable, pourquoi ça n’avait pas marché ? Il s’agissait de permettre que, grâce à l’homme, se perpétue, comme ils disent, le continuum de l’évolution… Je ne sais pas où ils vont chercher des mots pareils, qui ne désignent rien que je connaisse dans ce qui nous entoure. Je me demande si c’est ce qu’ils appellent l’école qui leur distribuait gratuitement ces mots pour jouer avec. Il fallait bien qu’ils fassent quelque chose pendant toutes ces heures qu’ils passaient à l’école.
Je sais bien, les anciens ne comprennent rien au monde qu’ils habitent, il faut que je m’y fasse, même si parfois je trouve qu’ils ne font vraiment pas beaucoup d’efforts pour tenter de s’adapter à cet endroit où nous sommes. Heureusement que j’ai ma vouivre, elle comprend tout et quand je lui pose des questions, elle me répond. Ah oui, c’est vrai, j’ai oublié de mentionner que depuis quelque temps elle a acquis deux antennes dont elle se sert pour désigner ce qu’elle veut me montrer. Et puis sous son ventre sont apparues des sortes de ventouses. Ça lui permet de mieux tenir sur ma main et du coup, je peux l’emmener avec moi dans mes explorations. Je pense que ça la stimule car depuis quelques jours, elle émet des sons. Je ne sais pas très bien d’où ils sortent mais je les aime bien, ce sont des sons très doux, presque plaintifs, et je sais que c’est pour me montrer qu’elle aime se promener avec moi.
Un jour, je ne sais pas ce qui m’a pris, je crois que j’étais un peu énervé de les entendre toujours raconter les mêmes balivernes, je leur ai dit que dans notre monde actuel, il y avait des choses très étonnantes et qui valaient la peine d’être observées. L’un d’eux a dit alors que notre monde s’était effondré et que les humains qui en étaient le centre et la partie la plus évoluée, avaient presque disparu de la surface de la terre, puisque malgré tous leurs efforts, ils n’avaient pas retrouvé d’autres humains que ceux qui formaient notre petite communauté. Sûrement, a-t-il ajouté, il reste d’autres humains, mais ce sont sans doute les puissants qui ont réussi à rejoindre d’autres planètes.
Moi, je ne sais pas ce que c’est l’évolution, je n’ai pas la moindre idée de ce que peut signifier autres planètes, tout ce que j’ai compris, c’est que les vieux regrettent ce monde d’avant qu’ils décrivent avec leurs mots incompréhensibles. Alors j’ai voulu leur parler de ma vouivre, cette magnifique créature si douce qui se transforme en permanence et semble comprendre tout ce que je lui dis. Alors ils ont ri. Tiens, le petit se raconte des histoires. Comme tout est détruit autour de nous, il s’invente des êtres fabuleux comme les humains l’ont toujours fait dans leur histoire. Et revoilà les légendes, a dit un autre. Dommage qu’il n’y aura plus personne après nous pour les colporter, a ajouté un troisième. Et le premier de reprendre : oui, d’après ce que tu nous racontes, cette bête gluante bavante et rampante qui se transforme, ça ne ressemble guère à une licorne, une sirène ou une sphinge, qui avaient quand même plus de charme ! Je dirais que la créature que tu nous décris relève davantage d’une dystopie que d’une belle légende, elle ne donne pas vraiment envie de rêver.
Encore un de ces mots bizarres que je ne comprends pas. Mais une chose est certaine, eux n’ont rien compris à ma vouivre. Alors j’ai pensé que si j’étais moi aussi un humain, comme ils disent, je ne devais pas faire partie de la même espèce. Et que peut-être je devais être plus proche de la vouivre que d’eux les humains. J’ai donc décidé que j’allais rejoindre ma vouivre dans le bois. J’ai bien fait car aujourd’hui, comme ma vouivre, je me transforme moi aussi. Par exemple ma vue est plus perçante et le jour est beaucoup moins sombre. Et ma vouivre s’est dotée d’un magnifique tentacule qu’elle lance parfois tendrement autour de mon cou.
janvier 2026
Troisième prix : A. Casbag
Une nouvelle dystopique saisissante, à l’écriture maîtrisée et aux images marquantes.L'Eurêka
La pluie s’abat bruyamment sur la vitre, me délivrant de mon sommeil perturbé. Encore une nuit à rêver des prisonniers revenant de la Lune, plus décharnés les uns que les autres. Je tente de chasser ma culpabilité matinale en contemplant la vitre. Ils ont bien choisi, pensé-je, avant de remercier intérieurement les programmeurs “vitre” qui sont capables de reproduire, sur des vitres artificielles, les normales de saison du temps où la Terre ne surchauffait pas encore. Cet après-midi, on devrait sentir de timides rayons émanant de ces écrans, signe que l’automne chasse doucement l'été. Depuis que toutes les chambres sont équipées de cette technologie, le taux de suicide a diminué de manière significative dans notre petite communauté cachée sous le métro de Paris, où ne passe la lumière du jour. Chercheurs, ingénieurs, biologistes et laborantins se côtoient à plein temps dans cet immense laboratoire de recherche. Les astronautes et les astrophysiciens partagent leur temps entre la surface et les souterrains. Du directeur de recherche à l’agent d’entretien, tout le personnel y est logé. Ici, la valeur monétaire n’existe pas. Seule l’idéologie commune motive les scientifiques à se donner corps et âme dans le travail. “Pour la Terre, levez-vous”, nous ordonne la voix enregistrée du Blanc, le créateur du laboratoire et directeur de recherche, comme tous les matins. Le ballet commence : comme un seul homme, nous nous lavons et nous habillons avant de nous réunir dans le réfectoire pour petit-déjeuner. Le temps est chronométré. Chaque seconde de perdue est une seconde en moins à consacrer à la planète. “Pour la Terre, rendez-vous en salle de réunion”, nous commande la même voix, après le temps réglementaire pour se brosser les dents. Je me rends dans la salle, blanche comme tout le reste du lieu, et m’installe avec mes collègues vêtus d’une combinaison rouge comme la mienne. Le Blanc fait son entrée.“Bonjour à tous, commence-t-il. J’ai le plaisir de vous annoncer qu’après la réussite du mois dernier, nous allons concrétiser ce pourquoi nous œuvrons avec acharnement depuis des années. Eh oui, les amis, dès aujourd’hui, nous n’allons plus envoyer de simples particules dans le continuum espace-temps, mais des hommes.”
A ces mots, je sens un grand bond dans la poitrine. Il continue :
“Notre interlocuteur sous couverture en surface a réussi à récupérer, auprès des autorités, des prisonniers condamnés, en échange de généreux pots-de-vin. Nous en utiliserons autant de fois que nécessaire pour trouver l’Eurêka. Le premier est déjà arrivé, avec une équipe médicale qui travaillera en collaboration avec un Vert. Un Bleu, un Jaune et un Rouge auront l’honneur de l’accompagner pour cette grande première. Qui se portent volontaires ?”
Les biologistes se décident rapidement pour élire celui qui assistera à l’essai du voyage temporel du prisonnier : ce sera celui qui a le plus d’années d’ancienneté au sein du laboratoire. Les ingénieurs font tourner, sur lui-même, un crayon posé sur leur table. La pointe élit l’un d’eux. Chez les astrophysiciens, la discussion est plus animée, mais ils finissent par se mettre d’accord. Quant à nous, les astronautes, nous restons silencieux. Nous sommes bien placés pour connaître les effets du voyage temporel sur un corps si l’expérience ne se déroule pas comme prévu et n’avons pas envie de voir la théorie appliquée sur un être humain, telles des autruches refusant d’assumer leur contribution au projet.
“Les Rouges, la planète a tout votre temps,” dit le Blanc, avec une pointe d’agacement dans la voix.
Je décide de sortir la tête du sable et lève la main.
“Très bien. Les désignés, nous nous rendons dès maintenant au Pont. Je souhaite une bonne journée à tous. Pour la Terre.
— Pour la Terre,” répond l’assemblée, avant de quitter la salle.
Chaque couleur se rend sur son lieu de travail, dans un silence de mort. Je crois que nous sommes tous sous le choc et avons du mal à croire à une telle nouvelle. Que l’on soit ravis ou non, nous avons travaillé pour voir ce jour arriver. Avant d’intégrer, malgré moi, ce laboratoire clandestin, je pensais que j’étais prête à tout pour guérir notre planète de ses maux afin de garantir la survie de ses habitants. J’ai compris que ce n’était pas le cas après que le gouvernement avait décidé d’envoyer les prisonniers condamnés à perpétuité sur la Lune pour extraire une ressource pouvant remplacer le pétrole. Habillés de combinaison aux protections réduites autant que possible par souci d’économie, les prisonniers sont soumis aux radiations cosmiques qui provoquent, chez plusieurs d’entre eux, des cancers. Les plus malchanceux meurent du syndrome d’irradiation aigüe en peu de temps. Même malades, ils doivent alunir régulièrement, jusqu’à être usés jusqu’à la moelle et ne peuvent être remplacés par des robots humanoïdes car également trop coûteux. C’est sans aucune fierté que je me revois recevoir un prix Nobel puis la Légion d’honneur pour avoir prélevé cette matière et découvert ses propriétés avec un sélénologue et un chimiste. A cause de moi, être condamné à vie est synonyme de mort. A cause de moi, n’importe quelle dénonciation est devenue un prétexte pour être emprisonné à perpétuité. A cause de moi, désengorger les prisons est devenu une cause principale pour l’Etat. Comme dans un univers d’anticipation qu'aurait pu écrire George Orwell, je suis à l’origine d’une société dystopique où des personnes sont envoyées au casse pipe, tel du bétail à l’abattoir, pour maintenir le niveau de vie de l’espèce humaine. Rongée par la culpabilité, je ne suis plus que l’ombre de moi-même.
“A.C., approchez.”
Interpellée par le Blanc, je sursaute. Je m’approche de lui à grands pas.
“J’aurais aimé voir plus d’enthousiasme de votre part. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit quand j’étais à votre chevet ? me demande-t-il, sans laisser transparaître la moindre émotion.
— Je n’ai pas oublié, répondé-je, gênée de me faire remarquer.
— Alors, comportez-vous en conséquence. Ne fléchissez pas alors que nous nous rapprochons du but. Pour la Terre.
— Pour la Terre.”
Nous arrivons ensemble à la salle du Pont. Celui-ci est le nom que le Blanc a donné à une machine ayant l’apparence d’un accélérateur de particules. A l’intérieur, se trouvent des éléments présents dans l’espace qui ont été recréés afin que se développe un trou de ver dit “en milieu naturel”. Le Bleu s’active déjà pour la programmer, afin d’adapter ses paramètres à un corps humain. Le prisonnier est également présent. Un frisson me parcourt le corps. Je baisse la tête en espérant cacher mon trouble.
“Par respect, regardez-le. Cet homme deviendra un héros, me sermonne mon chef. Cher ami, je suis enchanté de vous rencontrer, dit-il à l’adresse du prisonnier. J’espère que vous vous rendez compte du grand pas que vous vous apprêtez à faire pour l’Humanité. Tout le monde connaîtra votre nom.
— Allez-vous faire voir, insulte le condamné, menotté et entouré de deux gardes.
— Vous laverez votre nom, dit le directeur de recherche, non perturbé par l’injure de l’homme. On se souviendra de vous en tant que premier homme à voyager, de manière significative, dans l’espace-temps et non en tant que prédateur d’enfants. Ne perdons pas plus de temps.”
Les gardes retirent au cobaye les menottes et referment sur l’un de ses poignets un bracelet capable de nous transmettre ses constantes vitales les plus précises. Le prisonnier est ensuite placé de force dans le Pont. Je l’entends tenter d’en sortir en donnant des coups de poing et des coups de pied. Je manque de défaillir en entendant ses cris et ses supplications.
“S.K., pour la Terre, dit le Blanc à l’adresse de l’ingénieur.
— Pour la Terre,” répète le Bleu.
Ce dernier démarre la machine. Le bruit du démarrage laisse place à un silence sidéral. Tout le monde retient son souffle. De nombreuses minutes passent sans que les moniteurs du Pont n’indiquent de changement dans ses données. Tout à coup, les appareils de mesure s’éteignent. Le Blanc rompt le silence.
“S.K. ?” interroge-t-il.
L’ingénieur se précipite vers les appareils.
“Monsieur, ils ont grillé. Tout a grillé. Je suis désolé.
— Ouvrez,” commande le directeur, en désignant le Pont. Son air calme tranche avec celui effaré du Bleu.
Celui-ci ne bouge pas d’un pouce.
“M’avez-vous entendu, S.K. ?
— Monsieur, si vous me le permettez, je vais ouvrir. Je suis habitué à voir des corps en piteux état, propose un médecin.
— Dois-je comprendre que vous vous attendiez à un échec ?” demande le Blanc, calmement.
Je suis sûre qu’il masque son irritation.
“Pardon, ce n’est pas ce que je.., bafouille le médecin.
— Ouvrez, la Terre se fiche de vos excuses.”
Le docteur s’exécute. Tout à coup, la salle tourne autour de moi et les paroles deviennent inaudibles. Tout s’obscurcit. L’instant d’après, je reconnais une chambre du pôle médical du laboratoire. Allongée sur le lit médicalisé, je me tortille pour extirper mon buste des draps qui me serrent et pour me redresser.
“Encore à votre chevet. Comme si la planète avait du temps pour ça.”
Je tourne vivement la tête vers la source de la voix. Le Blanc, les mains croisées derrière le dos, se tient debout face à la fausse fenêtre.
“Il faut vous endurcir, continue-t-il, toujours en contemplant l’image animée de gouttes de pluie. Vous vous attendiez à quoi ? A découvrir Mickey Mouse tirant son chapeau ? A croire qu'il ne reste plus rien de la scientifique de renom que vous étiez, à la surface. La culpabilité vous détruit à petit feu. La mort, ce n’est pas vous, A.C., mais Oppenheimer. Vous ne détruisez pas la Terre, vous. Vous vous battez à mes côtés pour la sauver de la folie humaine.
— Vous ne m’avez pas laissé le choix, répliqué-je, soudainement sortie de ma torpeur, comme si je venais de recevoir une dose d’adrénaline, et piquée au vif.
— Je vous ai sauvé la vie.
— Je ne vous ai rien demandé.”
Le Blanc se retourne lentement pour me faire face. Ses yeux devenus perçants trahissent une expression qu’il souhaite neutre.
“Auriez-vous préféré mourir irradiée comme ces gens et dans la disgrâce ? Je vous aurais volontiers mise moi-même dans un vaisseau direction la Lune si je n’estimais pas votre génie comme une plus-value pour la cause. Cela aurait été dommage de se passer de votre tête pour une plaquette de médicaments volée, non ? Si je vous ai couverte, c'était aussi pour vous donner une chance de vous racheter. Vous avez pillé des ressources de la Terre et maintenant, vous aidez à la sauver. Quand on aura trouvé l’Eurêka, votre crime ne sera plus qu’une anecdote rigolote à raconter en soirée. Et par pitié, ne me faites pas croire que vous n’étiez prête à tout pour sauver la Terre. J’ai vu et lu vos interviews dans les médias.
— J’aurais aimé tout simplement mourir.
— Avec toute une plaquette ingurgitée ? Une plaquette avec laquelle des personnes auraient pu se soigner ? Il n’y a rien de plus égoïste. Malheureusement pour vous et heureusement pour moi, vous vous êtes loupée. Rendez-vous compte : vous auriez pu être arrêtée pour un suicide raté, motivé par la culpabilité que vous ressentez à l’égard de criminels et de délinquants mourants. C’est si pathétique. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit quand j’étais à votre chevet ?
— Je n’ai pas...
— Si, vous avez oublié. Vous avez oublié que votre mission ici-bas n’est pas terminée. Comme je vous l’ai dit, Dieu vous a mise sur mon chemin un an avant l’année de l’Eurêka, ce qui n’est pas un hasard, selon moi. Vous avez largement contribué à l’amélioration des performances du Pont, mais je crois que vous avez un rôle plus grand. Je ne sais pas lequel, cependant, de votre plein gré ou non, votre place est ici.”
Sur ces mots, le Blanc se dirige vers la porte, puis se tourne une dernière fois vers moi.
“En fait, nous vous attendons pour étudier le corps, m’annonce-t-il avec un sourire au coin des lèvres. Pour la Terre.”
Après qu’un médecin m’a jugée apte à quitter le pôle médical, je me rends dans la salle du Pont. Je retrouve la même équipe, plongée dans une conversation exaltée. Des clichés radiographiques représentant plusieurs parties d’un corps sont affichés sur des négatoscopes et commentés. Je fais un pas en arrière quand l’une des personnes se décale et laisse paraître un pied couvert de cloques et de zones desquamées.
“Vous voilà enfin, me dit le directeur en m’apercevant. Ne soyez pas timide, approchez.”
Plusieurs personnes se déplacent pour me laisser voir le cadavre enflé du prisonnier qui a été déposé sur une table d’opération et sur lequel une anatomopathologiste fait des prélèvements. Les analyses confirmeront probablement que le corps a été soumis à une forte dose d’irradiation : la peau est pelée à plusieurs endroits et présente des œdèmes, des ampoules et des ulcérations. Les cheveux et les sourcils ont disparu. Le corps n’est quasiment plus que chair et nécroses. Je tente de ne pas m’évanouir de nouveau en me disant que l’homme est certainement mort d’hypoxie avant de pouvoir ressentir le supplice.
“Ce n’est pas ça le plus intéressant, me dit le directeur, en jetant un regard sans émotion à la dépouille. Regardez avec moi ces clichés.”
Je m’approche de lui et observe les radiographies.
“Regardez cet avant/après.”
J’observe attentivement, avant d’agrandir les yeux d’étonnement. Fn comparant ces images prises avant et après l’essai du voyage temporel du condamné, je remarque que plusieurs os se sont légèrement allongés, notamment au niveau des membres inférieurs.
“Qu’en pensez-vous ? m'interroge le Blanc.
— Il n’était pas loin de s'approcher de l’horizon des événements. Mais, s’il y a eu un horizon des événements... Cela voudrait dire que le trou de ver est devenu infranchissable, voire s’est effondré.
— Oui, ce qui est regrettable, se désole-t-il. Retour à la cause départ.
— Ne soyons pas si défaitistes, dit l’astrophysicien présent. Presque tout le monde est d’avis que cet essai est un bon début.”
Le Blanc se tourne lentement vers le Jaune.
“Ah, vraiment ? demande-t-il doucement, dans un sourire asymétrique empreint de sarcasme.
— Oui, répond le scientifique, toujours enthousiaste.
— Nous avons travaillé pendant des années pour voir des particules disparaître. Le corps humain n’est rien d’autre qu’un ensemble de particules et pourtant, nous n’avons pas réussi à faire disparaître cet homme. Nous n’avons même pas réussi à maintenir le trou de ver. Alors, dites-moi où est la réussite ?”
L’astrophysicien perd tout signe de confiance, avant de répondre d’un ton hésitant :
“Eh bien... nous avons devant nous le cadavre d’un humain qui a été... assez proche d’un trou de ver. C’est une première mondiale. Je pense que nous devrions... voir le verre à moitié plein.
— A moitié plein ? Vous plaisantez, j’espère ? Il n’y a qu’une goutte dans votre verre, mon pauvre ami, et vous êtes content.”
Alors que le Jaune rougit, le Blanc s’agace.
“C’est à cause de gens comme vous que nous n’avançons pas. Vous vous contentez de miettes ardemment récoltées.
— Ces miettes, comme vous dites, si vous me le permettez, sont une raison de garder notre motivation. Nous n'avons jamais été aussi près du but, tente de convaincre courageusement l’ingénieur.
— Nous venons de faire un pas en arrière, imbécile, dit le chef qui perd son calme comme rarement. Vous avez besoin d’une raison pour rester motivé ? Vous battre pour sauver la Terre, n’est pas une raison suffisamment importante ?
— Bien sûr que si, cependant... essaie de se justifier le Bleu.
— Taisez-vous, idiot ! Je suis entouré d’une bande d’incapables : l’une tombe dans les pommes pendant que les deux autres applaudissent leur médiocrité. Quelle équipe de bras cassés. Vous devriez avoir honte de réagir ainsi.”
Un silence de quelques secondes suit les remontrances du Blanc. Celui-ci reprend :
“Je veux que vous, les autres Bleus et les Jaunes travaillez à temps plein sur le trou de ver. Trouvez pourquoi il est devenu instable. Tant pis si cela doit vous prendre toute la nuit. Demain, nous ferons un nouveau test. Pour la Terre.
— Pour la Terre,” répondent les scientifiques et l’équipe médicale, tandis que le Blanc quitte la salle.
Je suis soulagée de partir enfin de la pièce, mais le soulagement laisse rapidement place à un profond sentiment de déception : l’échec de l’essai signifie que nous allons devoir faire appel à un nouveau prisonnier qui, peut-être, perdra la vie. Je serais alors la complice d’un nouveau meurtre. Ecœurée par cette matinée et l’annonce d’un nouveau test, je boude le déjeuner, en espérant que mon absence au réfectoire ne sera pas remarquée. Je m’enferme dans ma chambre et m’allonge sur le lit, la tête tournée vers la fenêtre. Un soleil pâle, accompagné de nuages épars, est désormais affiché à l’écran. Je donnerais tout pour un comprimé de somnifère et plonger dans un sommeil abyssal. Avant même de tenter de dormir, j’entends les mots suivants : “A.C. est priée de se rendre au réfectoire. Pour la Terre.”
***
“Alors ? me demande l’un de mes collègues rouges, après que je me suis assise à la table de mon groupe, à la cantine.
— Quoi, “alors” ? feins-je d’ignorer le sujet qu’il veut aborder.
— C’était comment ce matin ?
— Il paraît que c’était... pas beau à voir, dit l’autre collègue astronaute.
— Vous avez réussi ? me questionne le premier confrère.
— Si c’était le cas, Monsieur le Blanc aurait déjà sabré le champagne, répondé-je, dans un soupir.
— Mais, il s’est quand même passé quelque chose, non ?
— Tu ne peux pas attendre qu’il raconte ?” finis-je par dire, agacée.
Comme si le Blanc m’avait entendue, il fait son entrée puis fait face à l’assemblée qui se tait spontanément à son apparition. Il me jette un coup d’œil sévère avant de prendre la parole :
“Chers amis, je suis sûr que les personnes qui n’ont pas été présentes dans la salle du Pont attendent avec ferveur le déroulé de ce premier grand voyage dans l’espace-temps. Je ne vais pas vous faire patienter plus longtemps.”
Le Blanc ferme les yeux puis prend une profonde inspiration.
“Nous n’avons pas réussi,” annonce-t-il, calmement.
Des voix s’élèvent et se mélangent parmi les scientifiques, exprimant toutes une déception.
“Silence !” ordonne le chef, en montant d’un ton.
Le calme revient. Le directeur de recherche reprend la parole :
“Laissez-moi vous exposer les détails : le cobaye n’a pas franchi le trou de ver qui a perdu sa stabilité. Les Bleus et les Jaunes étudieront le Pont, jusqu’à ce qu’ils trouvent une solution pour parer au problème. Ils n’ont pas le choix que d’y arriver : un nouveau test sera effectué demain.”
Un biologiste lève la main.
“Oui, mon ami, permet le Blanc.
— Qu’est-il arrivé au prisonnier ?
— Il a manqué d’oxygène. Cependant, nous avons remarqué un allongement de son corps, ce qui montre qu’il n’était pas bien loin d’un horizon des événements. Jamais un homme ne s’était approché d’un tel trou, peu importe lequel. Cependant, cela reste un échec car ce que nous voulons, c’est un trou de ver de Morris-Thorne. J’espère que le prisonnier envoyé demain se transformera en charpie, à défaut de disparaître.”
Alors que mon cœur rate un battement, un silence de quelques secondes s’installe. Le Blanc se met à faire les cent pas devant son auditoire, les mains croisées derrière le dos. Sa mine devient grave.
“Chers amis, reprend-t-il, cette étape est primordiale. Nous n’avons plus que quelques mois avant la fin de l’année de l’Eurêka. Il est absolument essentiel de trouver la solution. Dieu m’a demandé d’œuvrer pour soigner sa création. Je n’ai pas le droit d’échouer. Pour m’accompagner dans cette mission, j’ai choisi vous, qui faites partie des scientifiques les plus doués. J’ai fait de vous les serviteurs de Dieu, prêts à tout sacrifier pour réparer la maison qu’il a créée pour accueillir avec toute sa miséricorde l’Humanité et les autres terriens. Cependant, l’être humain n’est pas digne d’y vivre. L’Homme a souillé, profané et pillé la Terre qui est maintenant fortement fragilisée. Il la détruit d’année en année. Les autres espèces qu’abrite la planète sont de malheureuses victimes collatérales de la folie des grandeurs de l’Humanité. Les hommes sont un cancer pour la faune et la flore. Au lieu d’en prendre soin, ils les détruisent pour son propre confort, comme s’ils étaient les maîtres des lieux. Ils ne méritent pas de partager leur air, ni leur eau, ni de fouler le même sol qu’elles. Vous, mes camarades, vous êtes des repentis. Vous êtes les élus qui auront l’immense privilège de rencontrer le prochain Prophète, celui qui mettra un terme aux conséquences des méfaits de l’Homme. Mais, il ne viendra pas si nous ne préparons pas le terrain. Il ne viendra pas si nous ne sommes pas capables de le faire voyager jusqu’à nous. Il ne viendra pas s’il n’arrive pas à traverser le trou de ver. Nous devons continuer nos efforts pour être dignes de recevoir la ou les solution(s) qu’il nous apportera pour stopper le réchauffement climatique, voire de l’inverser. Nous ne savons pas s’il viendra dans un an, cinq ans ou cinquante ans. Beaucoup d’entre nous seront peut-être déjà morts. Ceux-là seront gracieusement remerciés par Dieu pour avoir travaillé pour lui jusqu’au dernier souffle.”
Le Blanc marque une pause dans son monologue pour étudier la réaction de son auditoire. Ce dernier boit ses paroles avec avidité.
“Il y a plusieurs dizaines d’années, alors que j’étais un jeune homme ambitieux et optimiste, je peinais à finaliser ma thèse sur l’extension de la relativité générale. Je n’arrivais pas à avancer et tournais en rond comme un lion en cage, dans une salle libre de ma faculté de sciences. Je rageais contre moi-même, me reprochant mon incapacité à tirer une conclusion révolutionnaire de mes travaux. Je me voyais me présenter à la fois honteux, ridicule et humilié à la soutenance orale de ma thèse. Alors que je désespérais devant un tableau couvert de formules mathématiques et de schémas que je commençais à effacer, j’ai entendu un mouvement derrière moi.”
Le directeur se tait de nouveau, devant une salle toujours aussi silencieuse. Il semble... ému.
“Je me suis retourné et c’est là que j’ai vu le signe. Je me souviendrai toujours de ce moment. Il était 3:33 de l’après-midi. J’ai alors compris que je ne devais pas baisser les bras, que je devais continuer à travailler dur jusqu’à obtenir mon doctorat, précieux sésame me permettant de poursuivre mes recherches. Je me suis senti envahi par le courage car le Seigneur m’a fait comprendre que je trouverais un jour la solution ultime que je recherche tant, et que ce jour devra arriver en 2084. C’est maintenant ou jamais qu’il faut y arriver, avec vous, les dignes descendants du Prophète Albert, que son nom soit glorifié.
— Que son nom soit glorifié,” répètent les auditeurs.
L’orateur s’immobilise devant nous. Son regard s’assombrit.
“Nous nous cachons sous terre et travaillons dans l’illégalité car les gens d’en haut ne comprendront pas notre motivation et utiliseront le fruit de nos travaux à des fins contraires à la volonté de Dieu. Seul le Tout-Puissant connaît les conséquences que peut avoir la découverte du voyage dans le temps sur la société. L’Eurêka, une fois trouvé, devra à tout prix rester caché, jusqu’au moment où le Seigneur investira le prochain Prophète de la mission de remonter le temps. Laissons ces gens encore penser que le voyage vers le passé est juste une hypothèse théorique et souhaitons qu’ils restent, pour le moment, au stade de la simulation. Nous avons dû outrepasser les lois jugées “éthiques” pour accomplir la tâche commandée par Dieu et nous nous sommes sacrifiés pour sa création. Et quel sacrifice ! C’est le plus beau de tous. Poursuivons nos efforts, mes amis. L’Eurêka n’est pas loin, il attend juste d’être révélé. Bon appétit à tous. Pour la Terre.
— Pour la Terre !” répondent les scientifiques en se levant et en applaudissant, galvanisés, tandis que je me sens éteinte.
***
Cette nuit, mon esprit est habité par des cauchemars particulièrement violents : des personnes aux corps déchiquetés m’appellent à l’aide, tandis que je tente de fuir la salle du Pont pour me cacher du Blanc. Au réveil, je ne me suis jamais sentie aussi lâche et impuissante. Après m’être préparée, je me rends à la cantine pour faire acte de présence. Je ne peux rien avaler. Trois quarts d’heure plus tard, je me retrouve dans la ladite salle pour assister au nouvel essai. Le Blanc a exigé ma présence, en dépit de mes collègues astronautes qui, devenus curieux, souhaitaient participer à ma place. Serait-ce pour me punir de mon comportement ? Une Jaune, un Bleu, un Vert et la même équipe médicale sont également présents. Le nouveau cobaye est une femme d’une cinquantaine d’années qui, selon les rumeurs, aurait été condamnée pour avoir tué son mari violent. Le regard atone, elle semble résignée.
“Pour la Terre, vous êtes la première femme à tenter le grand bond dans le temps, dit le Blanc. Votre nom sera inscrit dans les livres d’histoire, aux côtés de ceux du Prophète Albert et du Prophète Stephen. Que leurs noms soient glorifiés.
— Que leurs noms soient glorifiés, répond l’ensemble de la salle, sauf la prisonnière.
— Ma vie n’a été que violence, déclare celle-ci. Autant y mettre fin.
— Votre fin servira une noble cause, si vous mourrez. Soyez-en fière. Allons-y. Pour la Terre.
— Pour la Terre,” répètent les scientifiques et l’équipe médicale.
Les menottes du cobaye lui sont retirées et remplacées par un bracelet médical. La femme entre de son plein gré dans le Pont. Le Bleu participant à cet essai referme l’ouverture et démarre la machine. La Jaune du jour et lui, cernés, sont nerveux. Après plusieurs minutes, je jette un œil au moniteur affichant les constantes vitales de cette femme qui me hantera certainement cette nuit. Les constantes se dégradent, commenté-je dans ma tête, peinée. Comme la veille, nous attendons dans le silence le plus complet.
“Son cœur a cessé de battre, constate un médecin en regardant l’un des moniteurs. Elle a fini par manquer d’oxygène.
— Ouvrez,” commande le Blanc.
Au moment où le médecin ouvre le Pont, je ferme les yeux. “Putain”, entendé-je dire.
“Il y a du mieux, j’espérais au moins ça,” dit le directeur, posément.
Je repense à ses paroles de la veille : “J’espère que le prisonnier envoyé demain se transformera en charpie, à défaut de disparaître.”
“Vous n’êtes pas aveugle, à ce que je sache ? Regardez.”
Me sentant visée, je tourne la tête en direction de la voix puis ouvre les yeux. Le Blanc me fixe.
“Je n’ai pas besoin de ça pour... commencé-je à dire.
— Osez-vous contester mon ordre, A.C. ? me demande-t-il, d’un ton où la menace est plus que perceptible.
— Si vous voulez que je reste opérationnelle, ne me forcez...
— Très bien. A partir d’aujourd’hui, vous assisterez à tous les tests, jusqu’à l’Eurêka. Vos collègues rouges vont remercieront.
— La semaine prochaine, je dois retourner à la surface.
— L’Eurêka sera peut-être trouvé avant. Si ce n’est pas le cas et que vous remontez, je vous dénonce aux autorités.”
Je regarde le Blanc d’un air interdit, tandis que tout le monde m’observe.
“Bien, reprenons,” dit le chef, satisfait.
Un bruit attire mon attention : le Vert présent est en train de vomir dans un coin. J’observe les autres personnes : elles ont toutes le teint blême, sauf notre directeur. Même des médecins ont détourné le regard du Pont.
“Mesdames et Messieurs, vous me décevez.”
Le Blanc secoue la tête d’un air désolé, avant de s’adresser à moi :
“Puisque vous êtes capable de deviner ce qui s’est passé sans voir, expliquez-moi.
— Le corps a subi la spaghettification. Elle... Elle est entrée.
— Une première, dit l’astrophysicienne.
— Elle n’est pas sortie de l’autre côté, réplique le Blanc.
— Le trou de ver a de nouveau défailli, remarque l’ingénieur.
— Ah, vous croyez ? dit le chef, sarcastique. Vous, vos collègues et les astrophysiciens travaillerez de nouveau sur le problème. Je dois, cependant, vous féliciter pour le travail de la veille. Ce trou de ver a mieux tenu. Nous sommes sur la bonne voie. Bon travail à tous. Pour la Terre.
— Pour la Terre,” répondons-nous, pour ma part d’une petite voix.
En me dirigeant vers la sortie de la salle, j’évite soigneusement de regarder le Pont. Cependant, quand je passe à proximité, je sens quelque chose de mou et de glissant sous ma chaussure.
***
Les jours et semaines suivants, nous enchaînons les tests et les morts. Après des essais de plus en plus encourageants, le Blanc a décidé de vêtir le cobaye du jour d’une combinaison et d’un casque spatiaux.
“Nous nous rapprochons de la fin, mes amis,” dit-il, particulièrement confiant.
Il s’adresse aux scientifiques et à l’équipe médicale présents dans la salle du Pont, mais également aux autres membres du laboratoire via des écrans qui, exceptionnellement en ce jour si spécial, retransmettent par visioconférence les événements de la pièce dans la salle de réunion.
“Comme je vous l’ai expliqué, le dernier prisonnier envoyé a traversé le trou de ver et nous est revenu, ce qui est attesté par l’analyse de ses marqueurs biologiques et celle des données du Pont. La tenue spatiale permettra au cobaye d’aujourd’hui de revenir en vie et de nous faire le récit de son incroyable voyage.”
Le Blanc se tourne vers le prisonnier.
“Mon jeune ami, quelle ironie du sort ! Vous voici présent parce que vous avez brûlé un lieu sacré du savoir scientifique, après que vous avez échoué à l’obtention de votre doctorat. Mais cet échec laissera sa place à la réussite qui vous attend. Finalement, votre esprit limité vous permettra de réussir là où toutes les personnes ont échoué avant vous. Dieu effacera de sa mémoire l’incendie de votre faculté et ne retiendra que votre contribution à notre cause.”
Pour réponse, le jeune homme crache à la figure du directeur de recherche.
“Il effacera ça aussi, dit le chef en s’approchant d’une boîte de mouchoirs. Je vous dis à tout de suite, et surtout, bon voyage. Pour la Terre.
— Pour la Terre,” répétons-nous à l’unisson avec les personnes qui sont en salle de réunion.
Après avoir enlevé les menottes, les gardes peinent à mettre le prisonnier dans le Pont. Le jeune homme se débat avec férocité et en vociférant : “Mais lâchez-moi, avec votre truc de barjot !” Une fois le cobaye placé à l’intérieur, un médecin active, à distance, le bracelet médical placé sous la combinaison spatiale, avant qu’une Bleue ne mette en marche la machine.
Toujours prudents, nous attendons, même si nous avons réussi à faire voyager les derniers prisonniers au-delà de la vitesse de la lumière. Je vois le Blanc regarder le moniteur des constantes vitales. Son air confiant disparaît. Il soupire, avant de prendre la parole : “L’Eurêka sait se faire désirer.”
Au bord de la crise de nerfs, je quitte précipitamment la salle et m’enferme dans les toilettes. J’espérais tellement que ce cauchemar prenne fin aujourd’hui. Au lieu de cela, j’assisterais de nouveau, impuissante, à une probable mise à mort d’une femme ou d’un homme, demain. Je me rafraîchis le visage avec l’eau froide du robinet pour me calmer. Je ne tarde pas à revenir dans la salle du Pont, n’ayant aucunement envie de me faire rappeler à l’ordre ou de voir le Blanc exécuter sa menace.
“Il faut à tout prix trouver les défaillances et vérifier que le cobaye a voyagé, comme l’indiquent les moniteurs du Pont,” entendé-je l’homme dire à mon retour dans la salle.
Trop préoccupé par l'échec du jour, il ne s’est peut-être pas rendu compte de mon absence. J’avance jusqu’aux moniteurs qui transmettent les données de la machine. Le corps du prisonnier est allongé sur la table d’opération, le visage gonflé.
“Pour ce qui a provoqué la mort, j’ai une idée,” dit un médecin, qui observe le casque d’astronaute avant de le tendre au Blanc.
Celui-ci regarde l’objet avec attention.
“Vous êtes en train de me dire qu’il est mort à cause d’une idiotie pareille ? s'étonne-t il.
— Certainement,” répond le médecin, sûr de lui.
Le Blanc se met à rire et brandit le casque comme un trophée.
“Ce malheureux est probablement mort à cause de celle ou de celui qui lui a mis ce casque fissuré. J’aimerais bien connaître le nom de l’imbécile.
— Monsieur, interpelle la Verte. Je peux vous jurer sur ce que j’ai de plus cher que le casque était intact quand je le lui ai mis.
— Il a voyagé loin, très loin, dit le Jaune à côté de moi à voix basse, en étudiant les informations du Pont.
— Que marmonnez-vous dans votre barbe, G.L. ? demande le Blanc à l’astrophysicien.
— D’après les calculs... dit le scientifique, toujours pour lui-même, pensif. — Plus fort, voulez-vous ?
— Monsieur, le prisonnier a remonté le temps... jusqu’à l’époque de la disparition des dinosaures.”
Certaines personnes rient dans la pièce, également dans la salle de réunion.
“Allez-vous bientôt me dire que le casque a été abîmé par un fragment de météorite ? demande le Blanc, mi-amusé, mi-agacé.
— C’est une hypothèse tout à fait plausible.”
Hilarité générale.
“Une hypothèse comme une autre, raille le chef. Qu’en pensez-vous, ma chère ?”
Le directeur de recherche dirige son regard vers moi.
“Toute hypothèse mériterait d’être étudiée, répondé-je d’un ton que j’espère neutre.
Un rien peut causer l’échec d’une mission.
— Sages paroles, commente-t-il, avant de s’adresser aux autres. Mesdames et Messieurs les Bleus et les Jaunes, le prochain cobaye doit nous revenir en vie. Evitons les événements aussi idiots qu’inutiles. Je veux que le Pont cesse de transmuter les corps. Programmez-le pour que le prisonnier atterrisse dans un lieu et une époque présentant le moins de danger – pensez à ma fac et à ma jeunesse, par exemple – sans qu’il ne revienne instantanément cette fois-ci. Nous arrivons au bout, nous pouvons commencer à expérimenter la durée. Pour la Terre, à demain.
— Pour la Terre !”
Les personnes en salle de réunion applaudissent, mais je devine de la déception sur plusieurs visages. Elles sortent en même temps que nous dans les couloirs, où les discussions sont passionnées. J’entends des scientifiques supplier ou proposer des services à leurs collègues pour pouvoir participer à l’essai de demain. Il faut que ça cesse, me dis-je, au milieu de tous ces gens. C’est là que je décide d’agir. Demain, aucun prisonnier ne mourra dans le Pont.
***
Aujourd’hui, je suis la première à entrer dans la salle. Je regarde la machine avec plus d’intérêt que la première fois que je l’ai vue. C’est seulement depuis aujourd’hui que je la vois comme un cercueil. Un cercueil au prix démentiel, pensé-je, en riant jaune. J’allume l’un de ses moniteurs et constate qu’il est prévu d’envoyer le dernier – je l’espère – cobaye dans une ville qui m’est inconnue, pour une durée de sept minutes. Je hoche la tête d’un air satisfait.
“Quel bonheur de constater votre impatience.”
Je sursaute avant de me retourner. Le Blanc vient d’entrer dans la pièce.
“Bonjour, salué-je, avant de faire mine d'observer de nouveau le moniteur. Je n'ai aucune envie de regarder cet homme dans les yeux.
— Quand on aura réussi – ce qui ne va pas tarder – vous vous direz que tout ce qu’on a fait a un sens.
— La fin ne justifie pas toujours les moyens. Sacrifier des femmes et des hommes n’a jamais fait partie de ma philosophie.
— Vous vous doutiez bien qu’un jour ou l’autre cela allait arriver. Croyez-le ou non, mais s’il y avait une possibilité de faire autrement, je l’aurais fait.”
Sur ces mots, une femme entourée de gardes et de l’équipe médicale entre dans la pièce. A travers le casque d’astronaute qu’elle porte, je peux voir qu’elle semble tout juste sortie de l’adolescence.
“Qu’est-ce que vous allez me faire ? interroge-t-elle, l’air apeuré.
— Vous allez marquer l’Histoire, Mademoiselle,” répond le Blanc.
Je profite de la conversation pour aller, en toute discrétion, me cacher dans un placard, où j’ai dissimulé dans la nuit un bracelet médical et une tenue d’astronaute. J’ai une tendre pensée pour mon amie ingénieure avec qui j’ai créé, à la surface, les modèles de combinaison légère qui s’enfilent aussi rapidement qu’une tenue de plombier. La personne qui a miniaturisé et intégré le système de support de vie à la combinaison a également toute ma reconnaissance. Après avoir mis le casque, je m’immobilise. Je prends conscience de mon cœur qui bat comme s’il souhaitait sortir de ma poitrine. Il est le témoin privilégié de ma peur. Oui, je suis effrayée par ce que je m’apprête à faire.
“Vous me libérez ? entendé-je la condamnée espérer.
— Oh, je fais plus que ça. Je vous donne la possibilité de racheter votre faute en accomplissant le plus grand exploit de l’Humanité, répond le Blanc.
— Qu’est-ce que je dois faire ? demande la jeune femme, cette fois-ci intriguée.
— Remonter le temps.”
Le cobaye, interloqué, laisse passer plusieurs secondes avant de reprendre la parole, le temps qu’il faut pour que les autres scientifiques attendus entrent dans la salle :
“Je ne comprends pas.
— Entrez là-dedans, et vous verrez, invite le Blanc en lui montrant le Pont.
— Qu’est-ce que c’est ?
— La chose la plus merveilleuse que vous allez connaître. Allons-y.”
Alors que j’entends les cliquetis des menottes, une personne près du placard dit à voix basse : “J’espère qu’elle va survivre, y en a marre des cadavres qui te donnent la gerbe.” Malheureusement, je ne suis pas la seule à avoir entendu ses paroles.
“Quoi ?! Vous allez me tuer ? demande la prisonnière, de nouveau terrifiée. Je vous en prie, c’est vrai que je n’ai pas fait attention au panneau “stop”, mais je n’ai jamais voulu créer la pagaille sur la route ! Je venais tout juste d’avoir mon scooter, soyez... Non, non, je vous en supplie !”
J’imagine les gardes ignorer ses supplications en la forçant à se rapprocher du Pont. J’entends ce dernier s’ouvrir. C’est à ce moment-là que je sors du placard et cours en direction de la machine pour y entrer. La dernière chose que je regarde avant de m’enfermer à l’intérieur est le regard horrifié du Blanc.
“NOOOOOON ! crie-t-il. Activez l’ouverture d’urgence, sortez-la de là !”
J’entends une personne se précipiter.
“Ça ne fonctionne pas ! constate une voix féminine après des dizaines de secondes. On dirait que... Oh non, le système a été trafiqué !”
Bravo, me félicité-je.
“Il y a forcément quelque chose à faire !”
Je n’ai jamais vu, devrais-je dire entendu, le Blanc aussi désespéré. Je me rends compte que tout compte fait, il n’avait peut-être pas réellement l’intention de me remettre aux autorités, si je lui avais désobéi de nouveau.
“On ne peut qu’activer le Pont, je suis désolée,” répond celle qui doit être l’ingénieure du jour.
Je n’entends plus que le silence, assourdissant. Il est rompu par une personne qui se déplace puis qui semble s’asseoir. Quelqu’un – peut-être la même personne – soupire.
“La culpabilité a triomphé de la raison, dit le directeur. Elle a fait son choix. Allons y.”
Pour la première fois, je ne l’entends pas prononcer notre serment avant chaque essai.
Finalement, tenait-il suffisamment à moi pour être attristé par ma possible et prochaine mort ? Je ris intérieurement en me disant qu’il me considérera comme une perte “pour la Terre” et non pour lui-même, à titre personnel.
***
“Putain !” lâché-je soudainement. Je sens que mon corps est aspiré. Je prie pour ne pas finir mes jours en spaghetti bolognaise. Terriblement étourdie par la vitesse, je me sens sombrer au moment où j’atterris. Quand j’ouvre les yeux, je suis éblouie par les néons d’un plafond. Je suis en vie, constaté-je, je ne suis pas entrée dans le Pont pour rien. Je détourne le regard du plafond en m’asseyant. Je prends connaissance de l’environnement qui m’entoure : on dirait que je suis dans une salle d’étude, seule. Au cas où, afin d’éviter d’être vue, je me précipite pour me cacher sous la seule table qui n’est pas accompagnée d’une chaise. C’est un gros risque : dessus sont éparpillés plusieurs documents. En plus, elle est la plus proche du tableau, qui est couvert de schémas et d’équations. Sur le sol, à proximité, je vois un stylo et un livre qui semblent être tombés de la table. L’ouvrage est un manuel de gravité quantique, où je peux également lire “propriété de la faculté”. Je prends le risque de lever légèrement la tête, en dehors de la table. Je vois un ordinateur dont l’écran affiche “15:27”. Le Blanc, pensé-je. Si c’est bien lui qui était en train de travailler dans cette salle, il devrait revenir. L'incertitude n’a pas le temps de s’installer : j’entends une porte s’ouvrir et se refermer. Une odeur de café emplit mes narines. Devant moi, une paire de jambes s’immobilise. La personne, qui me tourne le dos, boit une gorgée puis soupire. J’imagine le Blanc, avec de nombreuses années en moins, regarder le tableau d’un air dépité. Au bout de plusieurs secondes, la personne se met en mouvement. Je sursaute quand je l’entends cogner une chaise. Un coup de pied de rage, imaginé-je, avant de réfléchir à mon propre problème. Comment vais-je sortir de là sans me faire remarquer ? Dois-je rester sous cette table jusqu’à être de nouveau aspirée ? Ne sachant combien de temps je suis restée évanouie, je ne sais pas quand je reviendrai dans le présent. Entendre celui qui n’est pas encore le Blanc marcher et marmonner rageusement dans sa barbe me convainc d’attendre sous cette table. Je ne veux pas prendre de risque. L’homme retourne au tableau. Inutile de préciser que je vis le moment le plus stressant de ma vie. J’essaie de me calmer en tentant de tourner mon chef en ridicule dans ma tête, sans succès. Ce jeune homme me fait plus de peine qu’autre chose. Un cerveau aussi brillant ne devrait pas abandonner, me dis-je, après avoir pensé aux éléments écrits et dessinés au tableau et aux dires de cet étudiant, qui ne se doute pas des grandes découvertes qu’il fera plus tard. Il me paraît être à des années lumière du directeur de recherche qu’il deviendra. J’aurais bien aimé rencontrer cet homme passionné dont j’admirais les travaux avant qu’il ne se transforme en scientifique fou et m’entraîne dans l’illégalité. Je repense à ma dernière discussion avec lui : la fin justifie-t-elle toujours les moyens ? Avons-nous raison de mettre fin à des vies humaines pour soigner notre planète et donc sauver les hommes des blessures de la Terre ? Bien que je sois horrifiée de penser ainsi, je dois admettre que sacrifier quelques personnes pour permettre au plus grand nombre de ne plus subir les conséquences du changement climatique et donc de survivre fait pencher la balance en faveur de notre cause. Comme me l’a rappelé le Blanc, j’étais prête à tout pour améliorer les conditions de vie des hommes en sauvant la Terre de son agonie. Cependant, jamais je n’ai pensé à risquer la vie de quelques-uns pour arriver à mes fins. La Lune, le Pont... Au nom de la science, je suis devenue une tueuse en série. Le poids de la culpabilité m’écrase, et je sais que je ne pourrai pas me relever, même si j’essaie de me convaincre que j’ai agi pour le bien commun. Tous ces gens ne seront pas morts en vain, tente de me consoler ma voix intérieure. Pense aux futures générations, aux animaux et aux plantes qui continueront à vivre. Tu es une meurtrière, mais tu auras sauvé plus de vies que tu en as prises.
“C’est terminé, entendé-je le jeune homme dire, me coupant ainsi dans ma réflexion. Je ne mérite pas de serrer les mains d’éminents scientifiques. Je n’ai rien à faire ici.” Dans mon esprit, je hurle Non ! en voyant l’étudiant commencer à effacer le tableau. Avant d’être rappelée par le Pont, je m’empare rapidement du stylo et du livre et écris, sur la couverture du manuel, “2084 : Eurêka”. Ce jeune homme doit être encouragé. Une idée me traversant l’esprit, je déchire un bout de la page de titre du livre, avant de refermer ce dernier et de le poser sur la table, le plus discrètement possible. Sur le morceau de papier, j’écris les mots suivants : “Ça a marché. Vous me disperserez sur la Lune.” Tout juste avant d’être aspirée, je retire mon casque et tiens fermement le petit mot dans le poing, partant ainsi rejoindre mes victimes.
Notes :
Trou de ver : tunnel hypothétique dans l’espace-temps qui connecte deux régions éloignées autrement que l’espace-temps ordinaire - Dictionnaire La langue française. N.D.A : le tunnel est constitué d’un trou noir (l’entrée, où tout tombe) et d’un trou blanc (l’inverse d’un trou noir, c’est-à-dire la sortie du tunnel, où tout est expulsé) - Kip S. THORNE, Trous noirs et distorsions du temps, 1994. Retour au texte
Horizon des événements : frontière d’un trou noir à partir de laquelle la force de gravité est si grande que rien, pas même la lumière, ne peut s’échapper vers l’extérieur - Stephen HAWKING, Une brève histoire du temps, 1988. Retour au texte
Trou de ver de Morris-Thorne : trou de ver maintenu ouvert par de la matière exotique à densité d’énergie négative, c’est-à-dire par une matière hypothétique capable de lutter contre la gravité du trou, l’empêchant ainsi de s’effondrer - Kip S. THORNE, Trous noirs et distorsions du temps, 1994. Retour au texte
Spaghettification : déformation d'un objet en une forme allongée et mince sous l'effet d'un champ gravitationnel intense, tel un trou noir – Dictionnaire La langue française. Retour au texte
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